Rencontre avec Laurent TEYSSIER (02/06/2017)

Le vendredi 2 juin 2017, à l’occasion du 35ème Festival du Premier Film Francophone de La Ciotat, nous avons eu le plaisir de rencontrer Laurent TEYSSIER, venu présenter en compétition son premier long-métrage, Toril. Sorti en salles le 14 septembre 2016, le film est désormais disponible en VOD.

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Propos recueillis par Anne-Sophie GIRAUD

Bonjour Laurent, vous présentez ici votre premier long-métrage, Toril, qui est sorti en salles en septembre 2016. Pourriez-vous présenter votre parcours avant ce film ?

Je originaire d’Avignon, j’ai fait des études de cinéma à l’Université de Montpellier puis ma maîtrise à Montréal, au Canada. Ensuite, je me suis installé à Paris pour travailler dans le cinéma. Au tout début, j’ai été cadreur, ensuite chef opérateur et j’ai fait aussi pas mal de montage.

En 2008, j’ai décidé de commencer à réaliser moi-même. Après m’être installé à Marseille, j’ai fait quelques courts-métrage avec une société de production basée là-bas, Tita Productions, avec qui je travaille depuis 10 ans maintenant. Tout naturellement, on en est arrivés à préparer un premier long-métrage et on a eu de la chance d’arriver à le financer et à le tourner.

Depuis vos premiers courts-métrages, vous avez toujours écrit à quatre mains avec Guillaume GROSSE. Est-ce une nécessité pour vous ? Et comment collaborez-vous ensemble lors de l’écriture ?

J’ai rencontré Guillaume GROSSE à l’Université à Montréal. C’est ensemble que l’on s’est motivé pour faire un film la première fois. L’envie de raconter des histoires est venue à deux.

Quand j’essaye d’écrire des scènes, j’ai beaucoup de mal à ne pas m’imaginer en train de les tourner. Et le problème quand on écrit comme cela, c’est que l’on se limite beaucoup. Alors que Guillaume, lui, est scénariste et n’a aucune envie de réaliser. Donc, il ne s’impose aucune limite dans l’écriture et c’est ensuite à moi de m’emparer de ça et de trouver une solution pour les tourner.

Il y a des thématiques qu’on aime bien aborder ensemble. Pour moi, le cinéma est un travail d’équipe et, ce, dès l’écriture. On travaille en ping-pong avec Guillaume. Lui, il écrit. Moi, de temps en temps, je réécris aussi. On s’est bien trouvé. C’est comme trouver un producteur, c’est rare quand ça marche bien donc on cultive ça.

Toril se situe dans le milieu rural. Etiez-vous familier du monde de l’agriculture avant de vous attaquer à ce projet ?

Oui, car mon père était viticulteur à côte d’Avignon. Du coup, j’ai grandi dans un village de 600 habitants où il n’y avait quasiment que des agriculteurs. Depuis que je suis né, je suis dans les vignes, dans les terres, sur les tracteurs. Je me suis complètement éloigné de ça, mais je voyais le paysage autour de chez moi se transformer : les vergers sont devenus des champs en friche et ça m’attristait un peu. Donc dans Toril je voulais explorer le thème de la terre et de la transformation du territoire, mais aussi du patrimoine qu’on laisse. Est-ce qu’on laisse des terres en friche ? Est-ce qu’on laisse des vergers en pleine santé ?

Toril

Dès la scène d’introduction, Philippe « plonge dans l’arène », tout comme le « spectateur est immédiatement plongé dans le film ». Etait-ce une volonté dès le départ ou est-ce que ça s’est imposé plus tard ?

C’est venu quand j’ai amené dans le film tout le côté de l’univers taurin. Du coup est venu l’idée que notre personnage principal était raseteur et donc faisait les courses camarguaises. Ensuite, tout l’univers autour des taureaux s’est développé petit à petit. J’aime bien faire des scènes d’introduction qui attrapent le spectateur. C’est donc assez naturellement qu’est venu l’idée de cette scène : puisqu’il était raseteur, on a fait une scène où il rentre dans l’arène. Et pourquoi pas la tourner dans les arènes d’Arles qui sont quand même les plus belles du monde ?. Après il y a aussi la métaphore par rapport au film.

J’aime beaucoup les films où, dès le générique de début, on est plongé dans l’action. De toute façon, on le dit pour tous les films, mais le début et la fin, c’est ce qu’il y a de plus compliqué à réussir. Une fois que l’on a réussi à attraper le spectateur, ça passe mieux. Si le début est un peu laborieux, c’est toujours compliqué par la suite.

Toril est un film nerveux et plein de tensions dans son écriture et dans sa mise en scène. Le fait d’avoir été chef opérateur et monteur avant de passer à la réalisation, est-ce quelque chose qui vous a servi pour obtenir cette dynamique ?

Oui, sûrement. Mais je délègue beaucoup car j’ai travaillé avec un chef opérateur et un monteur pour ce film donc je leur ai fais totalement confiance. Après, effectivement, sans fausse modestie, j’ai l’avantage, après 10 ans de cadre et de direction photo, d’avoir un œil assez photographique. Quand on arrive sur un décor, c’est plus simple pour moi de savoir où placer la caméra.

Et pour le montage, c’est pareil, l’ayant beaucoup pratiqué, j’ai une certaine sensibilité, mais sur les premières versions de montage, je laisse le monteur assez libre.

De toute façon, le film était écrit comme ça. On voulait faire un film tendu et nerveux, sans tomber dans les clichés. C’est ça qui est compliqué, de trouver sa patte sans faire un truc clipesque ou trop cut. Il faut arriver à trouver cette espèce de rythme. Après ce n’est pas à moi d’en juger, mais je trouve que Toril a un rythme un peu étrange.

Votre film s’inscrit dans un registre entre drame social, western rural et film noir. C’était un véritable souhait de votre part de faire un vrai film de genre(s) ?

Oui, c’était mon souhait de mélanger les genres. Sauf que ce genre de projet est très compliqué à écrire, à tourner mais aussi à vendre. C’est compliqué parce qu’on ne sait pas trop dans quelle case inscrire le film : est-ce qu’on le met dans le film noir ? Est-ce que c’est un drame social ? Donc, les films transgenres comme ça, c’est toujours un peu complexe, surtout pour arriver à garder un équilibre.

Je trouve que lorsque l’on mélange les genres, ça amplifie le message, le plaisir du spectateur. J’aime bien aller voir un drame social qui part dans un thriller ou une comédie qui part dans le film d’horreur. J’aime bien ce mélange, quand on ne sait pas vraiment où on se situe parce que le drame social éclaire, dans le cas de Toril, le thriller, et le thriller éclaire le drame social. C’était une envie au départ.

Toril est servi par un casting très juste, mélange d’acteurs connus et moins connus du grand public. Aviez-vous déjà des noms en tête lors de l’écriture ?

Non, pas à l’écriture. Justement, parce qu’on était passé par cette étape-là quand on faisait des courts-métrages avec Guillaume, où on avait rencontré des comédiens avec qui on s’était super bien entendus et les courts suivants on pensait à eux. Mais, personnellement, je trouve que ça peut être un piège d’écrire en pensant à quelqu’un. De mon expérience, je trouve que l’on se libère plus si l’on pense à un personnage et non pas à un acteur. C’est par casting que l’on a trouvé tous ces comédiens.

Le film a été projeté dans d’autres festivals (dont le Festival du Film Francophone d’Angoulême) avant celui-ci. Qu’est-ce que vous avez retenu de l’accueil du public ?

On s’est rendu compte que le film faisait quelque chose aux spectateurs. C’est-à-dire, qu’en général, la tension et le stress fonctionnent et je suis ravi qu’émotionnellement et physiquement, le film provoque quelque chose. Après, il y a pleins d’erreurs, de choses qui ne vont pas dans le film et ça, j’en ai discuté beaucoup avec les gens. Il faut savoir que c’est un premier film, qui a été tourné extrêmement rapidement – beaucoup trop même – avec très peu d’argent. Après, il y a des limites à ce qu’on peut faire en une journée de tournage. Donc je connais les limites et les critiques que tous les spectateurs peuvent me faire. Je les connais et je les accepte sans aucun souci. Les gens ont été touchés par le fait que l’on parle d’un sujet qui n’est pas commun, qu’on les emmène dans un décor et un univers qui ne sont pas ceux que l’on peut imaginer pour un thriller. En général, les spectateurs ont été agréablement surpris.

Quels sont vos projets désormais ?

Je travaille sur deux projets. Pour l’instant, je ne peux pas en dire grand-chose. Là on vient de déposer un dossier pour un vrai film de genre, qui ne sera pas un mélange comme Toril. On en est au tout début du processus donc on verra si ça devient quelque chose, peut-être un long-métrage ou une série. C’est encore trop tôt pour le dire.

Pour conclure, quel genre de cinéma vous enthousiasme ?

J’ai été bercé par Stanley KUBRICK. Quand j’ai découvert ses films lorsque j’étais adolescent, ça a été un grand tournant dans ma vie. Ca m’a vraiment donné envie de faire des films moi-même et je ne suis pas le seul. C’est quelque chose de très récurrent. On dit souvent que Stanley KUBRICK c’est le réalisateur des réalisateurs mais c’est vrai car c’est une telle orfèvrerie.

Après, j’essaye d’être assez éclectique, de regarder du Ken LOACH, des films d’horreur, des films de science-fiction. Maintenant, j’ai un peu moins le temps de regarder des films, car je regarde comme tout le monde, de plus en plus de séries, au moins pour ce qui est du cinéma américain car je trouve que les talents du cinéma américain se sont déplacés à la télévision et que, de ce fait, les séries américaines sont plus intéressantes que les films à l’heure actuelle. Mais c’est un peu un piège quand on veut faire des longs-métrages de regarder des séries.

Pour l’anecdote, à l’époque, quand on préparait Toril, j’ai commencé à regarder Breaking Bad. Par rapport à mon film, on m’a d’ailleurs beaucoup parlé de la série, du fait que ce soit un mec qui n’a rien à avoir avec le trafic de drogue qui se lance là-dedans. Et donc, je regarde Breaking Bad et je tombe en admiration sur les personnages, la narration, le développement incroyablement complexe du personnage principal. J’appelle le scénariste et je lui dit qu’il faut qu’il regarde la série et qu’il faut s’en inspirer. Il a eu raison de m’arrêter immédiatement en me disant qu’on ne boxait pas dans la même catégorie car tu ne peux pas comparer l’écriture d’un personnage d’une série sur 80 heures à celui d’un film qui dure 1h30. Ce n’est pas du tout la même chose et il ne faut surtout pas rentrer dans ce piège, à moins de faire une grande fresque de 3h30 à la Martin SCORSESE. Là, on peut commencer à vraiment développer les personnages mais c’est très compliqué.

Dernièrement, j’ai adoré Swagger, un documentaire. J’essaye de ne pas me contenter de regarder ce que j’adore. Je pourrais passer ma vie à regarder des films de Milos FORMAN, de Stanley KUBRICK, de tous les réalisateurs avec qui j’ai grandi. J’ai eu une période comme ça où j’étais un peu conservateur, où je ne regardais que des vieux films, où je ne voulais pas regarder de séries et puis je me suis rendue compte que c’était se priver de tout ce qui se fait maintenant même si l’industrie a beaucoup changé. On disait probablement déjà la même chose il y a 30 ans, mais il y a toujours des moyens de trouver des façons de raconter des histoires.

Un grand merci à Laurent TEYSSIER d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

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