[Interview / Décryptage] « Norilsk, l’étreinte de glace » (25 Nuances de doc, France 2) : notre documentaire coup de coeur du FIPA 2018

melting_FR_RVB

Par Nicolas SVETCHINE

À ne pas rater sur France 2 dans la nuit du mardi au mercredi 28 mars 2018, à 1h00 dans le cadre de « 25 nuances de doc », la nouvelle case consacrée au documentaire de création, Norilsk, l’étreinte de glace notre documentaire coup de coeur du FIPA 2018. Réalisé d’une main de maître par François-Xavier DESTORS, ce film à l’ambition visuelle forte nous amène à la découverte d’une cité polaire où l’hiver dure 9 mois et où les températures descendent jusqu’à -50°C. Un voyage poétique envtant en territoire extrême, isolé de l’humanité (la ville voisine la plus proche étant située à 5000 kilomètres) et interdite aux étrangers.

Rencontre avec son réalisateur.

FrenchCineTV : Où se trouve Norilsk et comment s’y rend-on ?

François-Xavier DESTORS : Norilsk, c’est la plus grande ville au nord du monde. Elle est située au centre de la Russie, tout au nord. C’est la porte d’entrée du pôle Nord. Pour y aller, il n’y a pas de routes. Il peut y avoir le bateau pendant le mois d’août quand la neige a fondu. Il faut alors trois semaines en remontant le fleuve Ienisseï. On peut aussi s’y rendre en avion, lorsque les conditions climatiques le permettent.

 

Comment est né ce documentaire et comment avez-vous connu ce territoire ?

Lorsque l’idée de ce documentaire a germé, j’étais au Rwanda où je travaillais auprès des rescapés du génocide des Tutsis. J’explorais les enjeux de mémoire et la question de la limite de la civilisation, en étudiant notamment la survie de l’homme dans des conditions très difficiles. Au Rwanda, il s’agissait de la cohabitation bourreaux et rescapés. J’ai été happé par cette réalité rwandaise et j’ai eu besoin de fuir. Ce projet est donc l’histoire d’une fuite. J’ai eu besoin de quitter la chaleur africaine pour rejoindre le froid sibérien et j’ai ainsi choisi de partir à l’exact opposé, dans un lieu qui visuellement m’attirait. Je pense qu’un décor post-industriel désolé comme celui de Norilsk est un défi pour tout cinéaste, à l’image de Stalker de TARKOVSKI. Je pouvais donc continuer à explorer les enjeux de mémoire, les questions de survie et de limite de civilisation, sachant que je travaillais aussi en parallèle sur un documentaire autour de la destruction de la cellule familiale sous Staline. J’épluchais alors un certain nombre de témoignages qui m’ont amené vers des habitants de Norilsk qui racontaient la réalité du Goulag et j’ai alors pensé à développer un projet de documentaire, à dominante historique, en me penchant sur un des goulags les plus meurtriers de l’URSS qui a été le Norillag, le Goulag de Norilsk, et d’essayer de recueillir une parole qui est tue en Russie.

 

Qu’est-ce qui vous a frappé la première fois où vous avez pu vous rendre à Norilsk ?

Je m’y suis rendu une première fois quatre ans après avoir commencé à travailler sur le sujet, parce qu’il a fallu négocier avec les services secrets russes qui contrôlent la ville pour espérer y entrer, puisque c’est une ville fermée, l’accès étant interdit aux étrangers.
J’ai été frappé par la manière dont toutes les générations étaient confrontées, non pas au problème de la mémoire -parce qu’elle est relativement secondaire dans cette ville finalement-, mais plutôt par leur préoccupation première, la question de la survie.
J’ai donc décidé d’élargir mon projet et de laisser de côté ce film d’histoire pour essayer de faire un film axé sur la réalité quotidienne des habitants de Norilsk en essayant d’interroger plusieurs générations, tout en essayant de raconter, avec beaucoup de poésie, une ville impossible, une ville qui ne devrait pas exister, une ville mirage, une ville de science-fiction, qui illustre aussi ce que notre civilisation post-industrielle est capable de produire de toxique, car Norilsk est l’une des villes plus polluées du monde. Norilsk rejette en un jour ce que la France entière rejette en un mois donc c’est une ville extrêmement polluée où l’espérance de vie est très courte.
Par ailleurs, c’est une ville qui s’est bâtie sur les os des prisonniers du Goulag mais en même temps grâce à des cohortes de jeunes volontaires animés par l’idéal communiste qui venait construire une ville au milieu de nulle part pour vaincre la nature. C’est une ville très communiste qui, en même temps, avait un fonctionnement ultra-capitaliste puisqu’on pouvait gagner à Norilsk dans les années 60, 70, dix fois plus que sur le continent.

L1009727b

 

Votre documentaire est un film lent, qui prend son temps, à l’image de l’hiver polaire où tout se passe au ralenti. Les plans fixes sont privilégiés et vous laissez vivre les images. Est-ce ainsi une manière de retranscrire l’atmosphère qui se dégage du lieu ?

Lorsqu’on est à Norilsk, le temps s’arrête. D’ailleurs, on perd toute notion du temps. On perd ses repères car nous sommes dans un univers qui n’a plus de sens. Mon intention de départ, c’était de construire la ville comme personnage principal du film, d’où un certain nombre de plans fixes effectivement, mais sans tomber dans la contemplation non plus.
Je ne voulais pas tomber dans une forme de passivité ou dans le piège d’une beauté, ou d’une horreur, qui ne raconte rien. D’où la nécessité de construire autour de cette ville-personnage une galerie de personnages qui, par leurs paroles, me permettaient finalement de construire la ville comme un organisme vivant. C’était donc mon intention de départ, avoir des protagonistes qui viendraient en écho, raconter son histoire, ses dangers, ses limites, ses désillusions, sa nostalgie.

 

On a parfois l’impression d’être dans une ville fantôme comme si le temps était suspendu et en même temps, il y règne une certaine animation. Malgré des conditions extrêmes, les habitants sont souvent à l’extérieur. Ils skient, font du patin à glace ou du parapente. Personne ne cherche à s’enfermer à tout prix au chaud. Est-ce une manière de montrer qu’ils dominent ce climat et cet environnement ?

Les habitants de Norilsk sont assez fiers d’y vivre et ont tendance à montrer qu’ils outrepassent ces conditions extrêmes. Ce sont des guerriers et c’est un décor avec lequel ils jouent. Par contre, lorsque l’hiver bat son plein et qu’il fait -50°C, l’activité est quand même extrêmement réduite car on ne peut passer plus d’une heure dehors sans risquer de mourir. Le film a été tourné en mars, avec des températures aux alentours de -30°C, ce qui est encore vivable donc les gens en profitent pour sortir. Mais il y a une période de l’année qui correspond à 4 ou 5 mois, de septembre à février, où il n’y a pas un chat dans les rues. Les gens restent confinés à l’intérieur.
Ces conditions extrêmes forgent une mentalité particulière qui rejoint une idée très communiste de l’homme qui est plus fort que la nature. Et c’est aussi la raison pour laquelle Norilsk occupe une place très particulière dans l’histoire russe, et encore aujourd’hui puisque tous les Russes ont beaucoup d’admiration pour tous ceux qui parviennent à vivre à Norilsk.
Il y a aussi le problème de la pollution. On marche dans la rue avec le goût âpre du nickel et du fer dans la bouche. Lors des repérages, je n’arrivais pas à m’alimenter pendant six jours. Je n’ai fait que boire de l’eau et je n’arrivais pas à manger. Les vents du printemps ramenaient tout le gaz au coeur de la ville et c’était très difficile de respirer.

L1009262

 

Sur le plan esthétique, le film est vraiment remarquable. On est envoûté par ce décor très graphique.

Le Goulag de Norilsk a été l’un des plus « créatifs » sur le plan architectural. Tous ces bâtiments ont été érigés par des architectes prisonniers du Goulag.
L’avenue principale de la ville, qui est un pue à part, constitue un peu un décor artificiel… Alors qu’au-delà de cette artère centrale, la ville n’est composée que d’énormes immeubles qui sont construits sur le sol gelé, donc sur des pilotis -parce qu’on ne peut pas construite des maisons sur le sol gelé-, surélevés, qui permettent de laisser passer le vent car ce dernier est tellement puissant que les constructions s’effondreraient. Cette ville est donc une prouesse architecturale et ses habitants en sont très fiers. Cette architecture est marquée par l’histoire, les traces du Goulag et du régime communiste sont là… Aujourd’hui, il n’y a plus de nouvelles constructions, c’est une ville sur le déclin. L’Etat russe ne peut plus proposer des salaires aussi hauts donc l’objectif de l’Etat russe, c’est de faire partir ces gens. Et pour s’en aller, il faut trouver un acheteur, ce qui est assez compliqué… Surtout quand l’usine n’embauche pas. Donc les gens sont toujours sur le départ.

 

Tout le monde vient au départ à Norilsk pour une durée déterminée et au final, personne ne repart. Ils sont happés par cette ville, comme le souligne un habitant au sein du documentaire : « Plus on reste, plus on a peur de partir… »

Pour la plupart des Russes, l’unique raison d’aller à Norilsk, c’est de gagner de l’argent en trouvant un emploi à l’usine. L’idée, c’est d’y aller pour une durée courte et de revenir ensuite pour y vivre une vie confortable.
Pour ceux qui sont nés dans la ville, qui sont les descendants des prisonniers du Goulag, ils n’ont bien sûr pas la même logique. Mais le monde tel qu’il est à Norilsk est tellement extrême, tellement impitoyable, que les gens se nourrissent de cette illusion de pouvoir un jour partir de Norilsk. C’est aussi ça qui les fait tenir je pense.
Mais il est en réalité presque impossible de quitter cette ville, pour plein de raisons. D’abord, pour des raisons économiques.
Aujourd’hui, trouver quelqu’un à qui vendre son appartement, avoir les moyens d’acheter un appartement ailleurs où les prix flambent comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, ce n’est pas possible.
Un certain nombre d’habitants de Norilsk essayent de partir en congé, d’aller voir la mer, de s’imaginer ailleurs… Mais en fait, ils se déchargent comme des batteries, comme pour ce
 musicien présent dans le film qui crée de la musique à partir des sons de la centrale électrique ou des sons du vent. Quand il part, lorsqu’il est ailleurs, il ne peut plus créer. C’est Norilsk qui le charge d’énergie et je pense que c’est lié à un sentiment très russe d’appartenance à la terre natale. Tous les Russes sont très attachés au sol natal et sont tous persuadés que, même s’ils le quittent, ils y reviendront un jour.
Et puis il y a une forme de magnétisme qui est propre au territoire polaire et que l’on ressent très fortement lorsque l’on voyage près des pôles. Et c’est ce lien magnétique, presque mystique, presque chamanique, qui les lie à cette terre et qui au final les maintient prisonniers.
Tous ces habitants qui s’autopersuadent d’être à leur place, sont pris au piège d’une ville qui, à l’image un peu de la société russe aujourd’hui, a beaucoup à offrir mais se renferme sur elle-même.

 

Comment êtes-vous rentré en contact avec les habitants ? Les autorités russes vous ont-elles imposé des conditions particulières ?

La ville est fermée, contrôlée par les services secrets russes. Pour y entrer en tant qu’étranger, il faut un permis spécial et négocier âprement avec les services secrets. La première fois que j’y suis allé en 2015 pour mes repérages, j’étais juste accompagné d’une interprète qui vivait sur place. Je lui avais dressé une liste de profils pour rencontrer le maximum de personnes, mais je me suis rendu compte assez vite qu’elle était biaisée et qu’elle ne me faisait rencontrer que des membres de l’élite qui n’avait pas grand-chose à dire. Ils ne cessaient de vanter une vie paisible et heureuse à Norilsk. Ce discours très lisse ne m’intéressait pas. J’ai donc fait un pas de côté et je me suis détaché d’elle. J’y ai fait mes propres rencontres, je me suis surpris moi-même et me suis mis un peu en danger.
Mon petit niveau de russe ne me permet pas forcément de converser, mais j’ai réussi à me faire comprendre. Je suis allé dans des squats, dans des lieux un peu marginaux où j’ai essayé de rencontrer des gens un peu différents et c’est là où j’ai commencé à faire connaissance avec un certain nombre de personnes qui sont aujourd’hui les personnages du film. Des gens qui avaient une parole beaucoup plus libre, beaucoup plus engagée et avec un rapport créatif avec la ville.

Tous mes protagonistes ont reçu des menaces par les services secrets. Certains d’entre eux ont d’ailleurs perdu leur emploi à cause de nous, mais on a réussi néanmoins à rattraper le coup.
Les relations ont toujours été très compliquées avec les services secrets et encore aujourd’hui, je suis interdit de territoire.
La ville a une importance géostratégique majeure car c’est un peu le grenier de la Russie. C’est le premier producteur de cuivre et de nickel du monde donc c’est d’une importance majeure pour la Russie, d’où la crainte que l’étranger soit un espion.
Il y a eu énormément de soubresauts et d’étapes burlesques, vraiment dignes de l’Union soviétique, tout au long de l’histoire de ce film. J’ai eu un procès là-bas, j’ai été arrêté plusieurs fois pour des raisons toujours stupides, qui n’avaient pas de sens, simplement pour me mettre la pression. Néanmoins, je n’ai jamais eu besoin de montrer mes rushes.

J’espère qu’en découvrant le film, ils verront que je ne leur ai pas menti et que j’ai tenu mes promesses en proposant un film poétique et non un film à charge.

PDF24    Envoyer l'article en PDF   

Laisser un commentaire.


*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>